Commencement de mon histoire

Commencement de mon histoire
Chapitre 1
La forêt aux yeux sombres


La forêt dormait sous le ciel piqueté d'une myriade d'étoiles. L'hiver venait d'arriver, nimbant le ciel d'une pluie de flocons argentés et la neige recouvrait le sol d'un manteau de glace brillant. Les arbres nus étaient recouverts de gel que faisait briller la lune dans l'air glacé de cette nuit. Tout était calme, la brise faisait balancer doucement les fougères, les petits animaux nocturnes creusaient la terre congelée à la recherche de nourriture. Pourtant, une sombre menace planait sur la forêt tel un corbeau porteur de malheur.
Soudain, deux yeux jaunes se dessinèrent dans l'obscurité. Un grand loup noir, une bête immense à la fourrure lustrée et aux yeux brillants d'intelligence, sortit de l'ombre des arbres. Il scruta la nuit de son regard perçant et huma l'air glacé. Il dû sentir quelque chose qui ne lui plût pas car sa fourrure de jais se hérissa, ses babines se retroussèrent laissant apparaître d'énormes crocs blanchâtres. Une terreur sans nom apparut dans ses yeux, un désespoir terrible, une peine atroce. Il poussa un hurlement profond, de chagrin et d'horreur qui se prolongea en une note aiguë et lancinante, un appel ancestral sortant du fin fond de son être de loup. Seul le silence et la bise glacée lui répondirent. Le loup noir dressa les oreilles dans l'espoir d'une réponse mais rien ne vint. Alors la bête poussa de petits gémissements de tristesse et ses oreilles se baissèrent de déception. Il s'allongea au sol, la queue entre les pattes, la tête posées à terre dans une position de désespoir absolu. Il resta allongé là pendant de longues minutes quand soudain, un bruit ténu, lointain se fit entendre, un léger cri que le vent apportait à ses oreilles. Le loup releva la tête avec espoir et laissa échapper un petit jappement de joie. Il hurla à son tour, d'un hurlement de bonheur et de tendresse qui explosa au-dessus des arbres, provoquant la panique parmi les cochons noirs qui fouillaient le sol à la recherche de quoi subsister. A nouveau, le cri bref et étouffé par la distance lui répondit et il se mis à courir en direction de cet appel de son pas agile et rapide de loup. Des aiguilles de pin se plantaient dans ses pattes sans ralentir sa course effrénée vers une destination qu'il était le seul à connaître. Il hurla de nouveau, tandis que ses pattes le portait vers la lisière de la forêt qui débouchait sur le canyon chyedara.
Cette course effrénée le mena tout droit à l'orée de la forêt, là d'où le hurlement continuait de retentir avec force et passion. Le loup s'arrêta quelque seconde, comme pour trouver l'origine de ce son puis reprit sa marche, mais cette fois avec prudence. Son regard témoignait pourtant de son impatience et de la joie qu'il réprimait à grande peine. Soudain, le hurlement stoppa. Le loup continua néanmoins d'avancer, inébranlable, vers l'origine de cette voix qu'il aimait tant.
Tout à coup, il n'y eu plus d'arbres. Devant lui s'étirait à présent, pareil à un long fleuve noir, le long et périlleux chemin qui menait le territoire de l'Ombre au Prodohon. Et cette nuit était justement celle durant laquelle le clan de l'Ombre confiait ses enfants au Prodohon. Le loup recula de quelques pas pour se mettre hors de vue depuis le chemin. Il leva sa truffe et se mis à renifler l'air avec frénésie. L'odeur que le vent apportait à ses narines sembla le combler de joie car il remua sa queue touffue et laissa échapper une espèce d'aboiement, un jappement quasiment inaudible à quiconque n'écouterait pas avec concentration. Un grognement, provenant de derrière lui, lui répondit. Un jeune garçon qui devait avoir une douzaine d'année sortit alors d'un buisson d'épine et se jeta sur le loup en lui mordant l'oreille. Ce devait être un signe d'affection car la bête lui lécha le visage de sa langue râpeuse et fourra sa truffe humide dans le cou du garçon. Ce dernier l'enlaça de ses bras puis fit un pas en arrière, se dévoilant ainsi à la lumière argentée de la lune.
Il était mince, non, pas mince mais maigre, maigre à faire peur. Les os de son visages saillaient terriblement tout comme les côtes sur son torse nu. Sa peau était extrêmement bronzée, comme s'il avait passé trop de temps sous un soleil infernal. Ses ongles longs et pointus, pleins de terre et d'une croûte sombre qui ressemblait à du sang séché semblaient être fait pour déchirer la chair. Ses oreilles étaient petites et décollées, ressortant de chaque coté de son visage. Ses cheveux broussailleux auraient eu bien besoin d'être peigné ; ils cachaient une partie de ses yeux en retombant en abondance sur son visage lisse d'enfant, aux traits fins. Il aurait pu être beau, sans ces canines anormalement pointues qui dépassaient légèrement de ses lèvres gercées de froid et ses yeux jaunes de bête sauvage. La solitude et l'obligation de tuer pour vivre avaient rendus ses yeux froids et inexpressifs. Il avait, depuis sa plus tendre enfance, été obligé de renier son appartenance à l'espèce humaine pour survivre, et, par ce reniement, il s'était affranchi de tous les sentiments qui accompagnent la naissance d'un homme. Son regard animal, la terre et la boue qui le souillaient, ses cheveux touffus ébouriffés et emmêlés ; tout cela contribuaient à la rendre repoussant. Sa petite taille ne le diminuait pas, au contraire, il dégageait de lui une sauvagerie animale effrayante. Il était vêtu d'une fourrure d'animal grisâtre, impossible à identifier car terriblement sale. Il s'immobilisa quelques secondes, guettant un signe, un bruit, mais rien ne vint à ses oreilles. Rassuré, il s'assit aux cotés du loup, en caressant ses poils dru et rêche. Le loup ferma les yeux de contentement et s'allongea au sol, les oreilles plaquées contre sa tête, sa langue rouge dépassant de ses crocs acérés en un rire de loup.
Ils restèrent de longues minutes ainsi puis soudain, le loup ouvrit brusquement ses yeux et se redressa vivement. Le garçon s'immobilisa, et, à son tour, lentement, se mit debout. Un bruit de roue et un claquement régulier parvenaient à ses oreilles, lointain écho d'un chariot tirés par des chevaux. Une flamme s'alluma dans ses yeux d'ambre une flamme de colère et de détresse. Les coins de sa bouche se crispèrent, ses poings se serrèrent comme s'il réprimait une haine terrible envers ces chariots qu'il entendait au loin. Le loup se mit à gronder sourdement.
Les chariots apparurent dans leur champ de vision respectif, bien que le loup les ai sentit et identifié depuis bien longtemps. Au nombre de trois, ils étaient tirés par deux chevaux chacun, chevaux qui dégageaient une odeur répugnante de maladie à l'odorat du garçon. De nombreuses personnes étaient présentes, soit assises sur les chariots, soit marchant à coté en tenant les chevaux par la bride. Celles assises sur les chariots tenaient, pour la plupart, des tout petits enfants âgés d'à peine deux ans. Certains bébés pleuraient mais la plupart avaient les lèvres gercées de froid. Ils remuaient faiblement leurs petits membres gelés et fragiles tandis que leurs parents les réchauffaient tant bien que mal en les emmitouflant dans leurs manteaux de fourrures. Le jeune garçon sentit une tristesse violente l'envahir devant tant de douleur. Une mère en larme dû laisser son petit mort de froid dans le fossé. La neige allait recouvrir le petit corps qui n'avait pas eu le temps de connaître la vie. Les charognards feraient le reste.
Le garçon laissa son regard embrasser tous les enfants et il vit enfin celui qu'il cherchait sur le deuxième chariot. C'était un tout petit enfant dont la chevelure noire, étonnement longue pour son âge, tombait déjà sur ses épaules menues. Le bébé ne pleurait pas et semblait en assez bonne forme en comparaison des autres enfants qui grelottaient de froid et de douleur. Sa petite main tentait d'attraper les mèches de cheveux d'un noir de jais de la jeune femme qui le tenait, en compagnie d'un autre enfant, tout aussi brun. Cette femme étaient grande et fine. Elle dégageait une impression de force, de charisme, mais aussi de froideur. Ses vêtement collants noirs mettaient en valeur sa silhouette svelte et gracieuse et un rayon de lune faisait briller la lame d'un couteau qui pendait à sa ceinture. A coté du poignard étaient accrochés un assortiment d'étoiles d'acier. Cette femme était un véritable arsenal. Un lynx était accroupi auprès d'elle et réchauffait les deux enfants de son souffle tiède.
Les chariots s'engagèrent dans le canyon chyedara, toujours silencieusement suivis par le garçon et le loup. Cette sculpture naturelle de rochers s'élevait dans les cieux comme pour défier la lune puis retombait plus loin, telle une immense vague de pierre, immobile et figée. Un mince couloir se faufilait furtivement entre les deux montagnes de roches et une végétation sèche faisait parfois une timide apparition avant de se faire piétiner par un chyedar, les gros lézards qui peuplaient ce canyon. Les montagnes pratiquement creuses étaient un dédale de grottes et de tunnels où l'on avait tôt fait de se perdre. Le sommet de la montagne s'émiettait comme du pain sec et, parfois, d'énormes rochers dégringolait violemment pour s'écraser au sol. Malheur à quiconque se trouverai en-dessous à ce moment là ! L'air renfermé entre les deux géants de pierre dégageait une odeur de sang séché et de cadavres en décomposition. Les notes flûtées d'un oiseau nocturne retentissait très haut dans le ciel étoilé et le sifflement d'un chyedar en chasse perçaient le silence de la nuit.


Critiques ? Après vous !

# Posté le lundi 27 août 2007 18:08

Suite du chapitre 1

Suite du chapitre 1
La nuit projetait des ombres inquiétantes sur les parois de pierre, chaque rocher semblait être un chyedar tapit dans l'ombre, chaque bruit, un grognement menaçant. Les hommes comme les femmes étaient tendus. L'année d'avant, ils avaient perdus tous leurs enfants dans ce canyon ce qui avait été une catastrophe pour le territoire de l'ombre qui manquait de main d'oeuvre. En effet, les chariots qui amenaient les enfants de l'ombre au Prodohon tombaient très souvent sous l'attaque d'un chyedar. Mundellus était séparé en trois territoires ; le territoire de l'ombre, du feu et de l'eau. Ces clans n'avaient quasiment aucun contact et chacun vivait de son coté car tous savaient qu'une guerre serait meurtrière et inutile. Pourtant, le garçon savait des choses terribles, des choses terrifiantes qu'il ne pouvait contrer lui-même et qu'il devait raconter à quelqu'un. Et ce quelqu'un était la petite fille aux cheveux noirs, grelottant de froid dans cette nuit glacée. Il l'attendait depuis si longtemps. Mais il songea tristement qu'il n'était sûrement pas le seul.
Une des roues racla contre une pierre dans un léger bruit qui résonna de façon assourdissante dans cette nuit calme. Un sourd grognement se fit entendre, comme venant de la roche elle-même. Les adultes se crispèrent, les chariots ralentirent et les chevaux renaclèrent. Quelques hommes se précipitèrent pour les calmer. Un cheval baissa alors la tête sur l'humain qui lui faisait face et approcha sa bouche de son oreille. On aurait dit qu'il lui murmurait quelque chose. Les yeux de l'homme s'écarquillèrent de peur. Il s'écarta du cheval et hurla d'une voix paniquée :
" Un chyedar ! Abritez-vous !
Dès lors, ce fut la panique. Tout le monde couraient, hurlaient, tentaient de fuir. Certains hommes ne bougèrent pas mais disparurent dans l'ombre du canyon, les bébés dans leur bras. Ceux qui ne possédaient pas assez de puissance et qui ne maîtrisaient pas l'invisibilité couraient en tout sens, paniqués. Jusqu'au moment où quelque chose s'agita dans l'obscurité. Un chyedar énorme, de plus de trois mètres de haut, sortit de l'ombre. A ce moment, plus personne ne dit un mot. Tous restèrent pétrifiés devant l'immense bête qui clignait de ses larges yeux stupides et comme étonnés de voir tant de monde sur son territoire. Elle ressemblait beaucoup à un tyrannosaure, ne serait-ce la longue corne sur sa babine supérieure qui pointait vers le bas, semblant être une extension de son museau rocailleux. Une épaisse paupière transparente empêchait les impuretés de se glisser dans ses immenses et fragiles yeux. Sa corne était tachée de sang séché et ses cicatrices indiquaient qu'il n'en était pas à son premier combat difficile.
Le chyedar arqua son cou épais et, avec un grognement terrifiant, chargea le premier chariot. Les Ombres réagirent rapidement et s'enfuirent précipitamment, laissant les bébés en pâture à l'immonde bête. En voyant cela, le garçon éprouva un sentiment qu'il ne connaissait que trop, le seul qu'il n'était pas parvenu à bannir : la haine. La haine contre ces hommes lâches qu'il admirait secrètement en regrettant de n'être un vrai humain, lui qui était tombé à un état d'animal sauvage. La haine contre ces figures qu'il croyait parfaites et qu'il découvrait sous leur vraie nature ; aussi dénuées de courage et d'honneur que les animaux avec lesquels il passait sa vie. Un désir violent le pris de sauver ces petits qui n'allaient pas connaître le monde à cause de la lâcheté de leurs parents. Il fut alors tenté de faire souffrir ces enfants comme lui avait souffert. Plus tard, ils deviendraient comme les hommes qui le dégoûtaient ; alors à quoi bon ? De plus, il devait à tout prix survivre. Il devait dire ce qu'il savait, ensuite, il pourrait enfin mourir. Mais comment rester insensible face à cette lâcheté ? Alors qu'il était encore indécis, le loup prit la décision à sa place. Il jaillit du couvert des arbres, poil hérissé, babines retroussées et s'interposa entre le chyedar et les enfants. Surpris de cette intervention soudaine, la bête pila net. Le loup profita de cet instant pour faire un bond sur le coté. Alors que le monstre le cherchait parmi les ombres du canyon, le loup sauta lestement, ses mâchoires claquèrent et une plaie béante s'ouvrit dans le cou de la bête. Le chyedar poussa alors un effroyable hurlement de douleur et de colère qui résonna jusqu'au bout du canyon et qui fit se hérisser les Ombres présentes et se jeta sur le loup avec la ferme intention d'embrocher ce petit animal pathétique. Le loup esquiva l'attaque de la corne mais ne fut pas assez rapide pour éviter la patte de griffue du chyedar. Il poussa un léger gémissement lorsque celle-ci l'atteignit au flanc et le garçon porta la main à ses côtes en serrant les dents de douleur. Le loup se remit vaillamment debout mais la blessure le faisait souffrir terriblement et il avait du mal à bouger. Quand au chyedar, sa plaie au cou saignait abondamment ce qui ne faisait qu'augmenter sa fureur. Il poussa un terrible grognement de rage et fondit sur les chariots.
Ils ne sont pas responsables de ce que leurs parents sont.
Le voix toucha le garçon en plein coeur. En plein dans son humanité.
Sans qu'on sache pourquoi, le chyedar se désintéressa brusquement des chariots pour se ruer vers le loup en agitant sa corne en tout sens. Peut être était-ce dû au hurlement de défi que l'animal à l'agonie avait poussé. Mais, pour la deuxième fois, il fut stoppé net car un attaquant inattendu lui avait sauté dessus et commençait à escalader son dos écailleux.
Le garçon essayait tant bien que mal d'atteindre le cou du chyedar, seul endroit vulnérable de son anatomie. Mais ce n'était pas chose facile ; le monstre ruait en tout sens, se cabrait à tel point que, par deux fois, le garçon faillit être déstabilisé et tomber du dos de la bête. Il lança un regard vers les Ombres qui observaient la scène mais la plupart s'étaient enfuis et les autres se terraient dans leurs chariots, le suppliant des yeux pour qu'il gagne. Le garçon pesta : Le territoire de l'ombre n'envoyait pas ses guerriers d'élites pour escorter les enfants au Prodohon ! Cela en disait long sur l'état d'esprit de son dirigeant. Son regard tomba alors sur la femme qui tenait les petits bébés aux cheveux noirs. Elle avait confié les nourrissons – peut être ses enfants – à quelqu'un d'autre qui tremblait de peur et jaugeait du regard le chyedar ; sa main était posé sur un de ses couteaux, tous ses muscles étaient contractés et elle était ramassée sur elle-même, prête à bondir. Il quémanda de l'aide en lui jetant un regard suppliant. Elle réagit au quart de tour ; alors que la bête allait mettre le garçon à terre, elle bondit souplement, atterrit au sol à la manière d'un félin et planta un couteau dans flanc droit du monstre. Le lynx qui l'accompagnait avait lacéré le flanc gauche de ses griffes aiguës. Le chyedar s'immobilisa un instant pour tenter de refluer la douleur qu'il sentait naître. Le garçon en profita pour grimper à toute vitesse le long du dos de la bête, s'agrippant aux écailles couleur de terre pour ne pas glisser. Le chyedar se cabra alors violemment, déséquilibrant le garçon qui avait atteint sa nuque et qui s'accrochait désespérément au monstre, entourant son cou épais de ses bras. Décidant alors de tenter le tout pour le tout, il planta ses ongles pointus, véritables griffe, à l'endroit même où le loup avait mordu le chyedar. La réaction de la bête fut à la hauteur de ses attentes ; elle donna un violent coup de queue dans le vide puis, tout en poussant un effroyable hurlement de douleur et de colère, s'effondra au sol, le sang coulant à flot de sa profonde blessure. Le garçon sauta à terre et observa chyedar. Une note sombre, un gargouillis presque inintelligible s'échappait de la gueule du monstre. L'immense bête ferma ses yeux couleur de sable et ne bougea plus. Le garçon essuya le sang qui lui coulait sur la main sur la corne du chyedar et se détourna du corps.
Il se précipita alors auprès du loup qui n'avait pas bronché durant tout l'affrontement. La bête l'accueillit avec de petits jappements de joie et tenta de se mettre debout. Une douleur fulgurante le saisit et il retomba au sol, terrassé par la douleur. Le garçon, les yeux embués de larmes, le pris dans ses bras en caressant son poil de velours. Le loup remua faiblement la queue et ferma les yeux. Sous les poils de son ventre, la respiration se fit de plus en plus lente. Le garçon continua de passer sa main calleuse et rude sur son dos, inlassablement. La douleur allait en croissant, ainsi que la détresse impuissante de l'animal.
Je regrette... La phrase fut coupée par un soudain accès de douleur puis l'air cessa de soulever le poitrail du loup. Le garçon inspira profondément, tentant de refouler des larmes qu'il n'avait jamais versées. Il connaissait son devoir. Il se tourna vers la femme aux couteaux. Elle le regardait de ses yeux gris et froids d'un air ironique. Bien que cette femme lui ait sauvé la vie, le garçon sentit son coeur se serrer et une sourde angoisse l'étreindre. Gardant comme à son habitude son expression indéchiffrable, il la remercia d'un signe de tête auquel elle répondit par un mouvement gracieux de la main. Il chercha alors des yeux le bébé aux cheveux noirs et le vit qui babillait joyeusement dans les bras de l'homme tremblant de peur et de reconnaissance. Rassuré mais pas heureux, le garçon prit le corps du loup dans ses bras, tourna les talons et, sans se retourner, s'enfonça dans l'ombre du canyon, comme aspiré par la pierre.

# Posté le lundi 27 août 2007 18:09

Modifié le lundi 24 septembre 2007 10:45

Suite du chapitre 1

Quelques heures plus tard, alors que les étoiles s'éteignaient et que le ciel se teintait déjà d'une couleur violette, les chariots arrivèrent enfin au Prodohon. L'immense structure blanche se découpait sur le ciel sombre. Ses tours et ses murs étaient construits de manière étonnante ; On avait rajouté des tours et des morceaux de murs un peu n'importe comment et l'ensemble était assez surprenant. Un parc qui entourait le bâtiment, composé d'une gigantesque étendue d'herbe humide de rosée, d'un petit lac miroitant pour l'instant recouvert de glace, d'une imposante forêt remplie d'arbres touffus et d'une caverne sombre et sèche, dans laquelle un feu ardent brûlait les soirs d'été. Cette grotte était creusée à l'intérieur d'une colline rocheuse d'une taille fort respectable. Tout le monde savait à quel point la colline du Prodohon était susceptible au sujet de sa hauteur ; elle enviait fortement les montagnes dont le sommet se perdait dans le ciel et disparaissaient sous une couche de nuages. Un petit nuage bienveillant, en apprenant cela, avait alors accepté d'habiter le sommet de la colline qui en frémissait à présent d'orgueil. Cette histoire amusait beaucoup les enfants qui résidaient au Prodohon. Ils se plaisaient à escalader la colline tout en feignant d'être essoufflés une fois arrivés au sommet pour faire plaisir à cette dernière.
Le Prodohon était une sorte de gigantesque pensionnat qui accueillait les enfants et les instruisaient jusqu'à l'âge de douze ans. Passé cet âge, ils le quittaient pour, en fonction de leur don, rejoindre un des trois clans ; le clan de l'eau, le clan de l'ombre et le clan du feu. Le propriétaire et dirigeant du Prodohon était un homme qui ne possédait aucun don mais était nanti d'un écrasant charisme ainsi que d'un énorme pouvoir de persuasion, du nom de Sando.
Les immenses murailles du Prodohon d'une blancheur immaculée dressaient leur splendeur au-dessus du parc, projetant une ombre gigantesque sur la pelouse qui l'entourait. Les portes d'une taille défiant l'imagination étaient fermées pour l'instant. La place devant elles était dépourvue d'herbe, des dalles de pierres la recouvraient, faisant tinter clairement les sabots des chevaux qui s'avançaient dessus. Un homme les attendait, debout devant les portes. Il était d'une apparence hors du commun ; tout en lui était gros et gras, depuis son ventre rebondit jusqu'à son visage empâté et joufflu. Seuls ses yeux étaient petits et perçants. Il s'avança vers eux d'un air grave, les yeux brillants et s'approcha du chef du convoi qui vérifiait la santé des enfants. Ce dernier se tourna brusquement vers lui.
" Sommes-nous les derniers ?
Comme souvent, confirma Sando, poli. L'Eau est arrivée ce matin et n'a prit le départ que lorsque la délégation de Feu est parvenue au Prodohon, tard dans l'après-midi.
Tard ? " Le chef de convoi se redressa, incrédule. " Taakl n'a l'habitude d'envoyer sa délégation qu'au commencement de l'après-midi, lorsque le soleil est le plus chaud. Il espère ainsi contourner les règles, fit-il avec une claire désapprobation dans la voix.
Ce n'est pas à moi de juger des choix du dirigeant du clan du Feu ?, répondit Sando avec courtoisie mais en signalant à l'homme qu'il se déplaçait en terrain miné. Le chef du convoi parut sentir le sous-entendu et se tut. Sando en profita pour changer de sujet.
" Avez-vous fait bon voyage ?
L'homme se retourna, surpris et toisa le gros homme comme s'il venait de proférer une absurdité.
" Nous nous sommes fait attaqués dans le canyon. Le chyedar a bien failli nous tuer tous. A mon retour, j'exigerais que l'on augmente la garde autour des enfants. C'est intolérable cette négligence !
- Je vois... Et comment vous en êtes-vous sortis ? J'imagine parfaitement que, comme les Ombres sont courageuses, vous vous êtes tous jetés dans la bataille mais cela aurait sûrement fait de nombreux blessés, or je pense vous avoir tous vu en parfaite santé. Avez-vous réussi à fuir ?
Le chef du convoi rougi, embarrassé. Il avait été le premier à se cacher lors de l'attaque du chyedar. Sando le scruta d'un air légèrement dégoûté. Ainsi donc, c'était cela la " nouvelle génération " d'Ombre ? Méprisable.
Une pluie fine commença à tomber. Sando invita courtoisement les ombres éprouvées à se restaurer dans le Prodohon, à l'abri du mauvais temps. Le convoi s'avança sur les dalles glissantes et passa les immenses portes du bâtiment.
Ils débouchèrent dans un gigantesque hall aux murs aussi noirs que ceux de dehors étaient blancs, qui semblaient aspirer toutes les lumières que produisaient les torches éparpillées sur les murs de la salle. La salle était très peu meublée ; quelques chaises étaient jetées n'importe comment autour d'une dizaine de tables. Au centre de la pièce, une splendide fontaine crachait en permanence une eau claire qui ruisselait agréablement.
Les Ombres s'installèrent sur les chaises confortables. Certaines d'entre elles, qui étaient déjà venues, se mirent à l'aise et contemplèrent l'imposant lustre accroché au plafond qui, étrangement, au lieu d'éclairer la sombre salle, paraissait dégager une obscurité malsaine. Elles se gorgèrent avec bonheur de cette ombre qui pénétrait délicieusement dans leur corps. Celles qui tenaient des enfants les dévoilèrent à l'air libre, espérant sans doute dévoiler leur dons pour l'Ombre, mais sans succès. Les nourrissons pleuraient des larmes froides en tendant leurs petites mains vers leurs parents dans l'espoir de retrouver rapidement la chaleur des corps. Le chef du convoi et le gros homme s'assirent sur des fauteuils à part pour discuter tranquillement, loin du brouhaha et de l'agitation que produisaient les nouveaux-nés.
Le chef du convoi se lança dans une description du voyage et de l'attaque du chyedar sans toutefois mentionner leur lâcheté lorsque ce dernier les avait attaqués. Sando écouta attentivement le récit et redoubla d'attention lorsque son interlocuteur évoqua l'apparition du garçon au loup. Pensif, il laissa son regard se balader à travers la pièce, embrassant les Ombres présentes ainsi que les enfants qui commençaient à se réchauffer.
Son regard tomba alors sur la femme aux couteaux, celle qui avait aidé le garçon à tuer le chyedar. Sentant son regard, la femme tourna la tête et regarda Sando de ses yeux gris et froids. Bien qu'il fut difficilement impressionnable, Sando frissonna. Il y avait quelque chose de fascinant chez cette femme mais également quelque chose d'effrayant. Ses yeux méprisants, à l'expression glaciale, semblaient transpercer ce qu'ils fixaient. Ses lèvres d'un rouge de sang étaient tordues en un rictus moqueur ; elle semblait rire de tout ce qu'elle voyait, rire de la faiblesse et de la stupidité des hommes. Cette femme était pareille à un démon, une beauté incroyable pour une âme machiavélique. Les deux petits qu'elle tenait dans ses bras s'étaient réveillés. L'un d'eux surpassait par sa taille un bon nombre des enfants dans la pièce. Son visage était encadré de mèches de cheveux d'un noir de charbon. Il observait la pièce. Contrairement aux autres enfants qui s'agitaient en faisant un brouhaha insupportable, ce bébé là restait d'un calme surprenant. Il ne bougeait presque pas, ne suçait pas son pouce ni rien du tout. Seuls ses yeux remuaient frénétiquement, essayant d'apercevoir tout ce qu'il y avait autour de lui. L'autre enfant était une petite fille toute menue qui ne paraissait avoir qu'un an. Elle s'agitait en tout sens et tentait de saisir les cheveux du nourrisson à ses cotés. Son visage, surprenant par sa finesse, n'avait rien des joues potelées des nouveaux-nés. Son corps était mince, presque maigre et des côtes apparaissaient sur son torse à peine couvert par une petite couverture déchirée. Elle babillait et bavait avec entrain sans avoir l'air de sentir le froid qui devait la mordre. Sando sourit devant cette innocence mais ressentit un nouveau pincement au coeur d'appréhension en remarquant que le premier nourrisson le fixait de ses yeux d'un bleu profond et sombre. En les voyant, Sando eut l'étrange impression de plonger son regard dans les profondeurs insondables d'un océan. L'enfant le regardait de haut, une nuit éternelle dépourvue d'étoile dans ses yeux. Ce nouveau-né était un démon lui aussi.
Mal à l'aise, le gros homme détourna son regard. Il reporta son attention sur le chef du convoi qui n'avait cessé de parler, et essaya d'oublier la femme et les deux enfants si dissemblables. Peine perdue ; au souvenir du visage de cette femme, son échine se hérissait et dès qu'il revoyait en pensée les yeux du nouveau-né, son coeur se glaçait. Seul le souvenir de la petite fille lui tirait un léger sourire et lui faisait momentanément oublier les deux autres.
Soudain, le chef du convoi se leva, le faisant sursauter. Tout en ordonnant à sa respiration de se calmer, Sando se leva en tentant de garder une expression impassible ce qui n'était pas chose facile. Le chef du convoi pris la parole :
" Enfin, je parle, je parle mais vous devez avoir plein de choses à faire, surtout avec l'arrivée des enfants au Prodohon.
- En effet, fit Sando courtoisement, mais si vous avez besoin de quelques temps de repos supplémentaire, vous pouvez...
- Nous avons une longue route, le coupa le chef de convoi et mettant ainsi fin à l'entretien.
Sando n'insista pas. Une douzaine de serviteurs se précipita dans la pièce par les portes dispersées un peu partout sur les murs. Le chef de convoi se détourna en s'éloignant rapidement. Poli, Sando ne fit pas de remarque et souhaita bon retour aux Ombres. Une fois celles-ci parties, Sando se retourna vers les enfants. La plupart, à présent réchauffés, dormaient d'un sommeil paisible. Les quelques autres qui demeuraient éveillés émettaient de petits gargouillis de temps à autre mais restaient calme dans l'ensemble. Sando les parcourus du regard, cherchant les deux enfants qui occupaient son esprit. Il les aperçut dans les bras d'un serviteur. Un frisson le parcourut lorsqu'il remarqua que l'enfant aux yeux sombres le fixai de nouveau. En réalité, il le soupçonnait de ne pas l'avoir quitté du regard pendant tout ce temps. Comme s'il sentait son trouble, les lèvres du nouveau-né semblèrent s'étirer en un rictus narquois. Alors, Sando commença à haïr ce petit garçon qui, malgré son tout jeune âge, était pourvu de tant de cynisme. On aurait dit en effet que l'enfant faisait exprès de l'effrayer pour pouvoir ensuite jouir de sa peur.
Les yeux sombres furent un instant voilés par les paupières fatiguées de l'enfant. Il sembla lutter contre le sommeil pendant quelques secondes. Puis, ses yeux se fermèrent, sa respiration devint calme et régulière et ses muscles se détendirent. Sando soupira de soulagement. Endormi, ce nouveau-né était presque mignon. A ses cotés, suçant son pouce, la petite fille dormait du sommeil de l'innocence.
Sando resta immobile pendant que les serviteurs emmenaient les enfants à leurs dortoirs. Une très jeune fille aux cheveux rouges qui devait avoir une quinzaine d'année s'approcha de lui, et lui chuchota quelque chose. Il hocha la tête, et son visage s'emplit de bonheur. Elle eut un grand sourire :
« Puis-je m'en occuper personnellement ?
- Hum... Si tu le souhaites. Mais charge-toi de la fille. Et uniquement de la fille. » Elle hocha la tête, et il la regarda partir, immobile. Il ne bougea pas non plus lorsqu'un de ces serviteurs lui annonça que tout les nouveaux-nés étaient couchés et dormaient. Il demanda à tous de quitter la hall d'entrée et alla s'accouder à la fenêtre, pensif. L'aube rosissait le ciel mais l'obscurité recouvrait encore le parc et la forêt qui s'étendaient devant lui. C'est pourquoi il ne vit pas les hommes qui, cachés sous le couvert des arbres, observaient les alentours. Il ne vit pas non plus l'ombre furtive qui se glissait dans les ténèbres de la forêt, non loin des hommes en alerte. Mais soudain, il aperçu une imperceptible étincelle, à la limite de son champ de vision, qui disparut aussi rapidement qu'elle était apparue. Un cri retentit dans la pénombre, un bruissement se fit entendre dans la foret et une odeur de brûlé monta aux narines de Sando.
Pétrifié, le gros homme n'osa bouger. Il fouillait les ténèbres du regard dans l'espoir d'apercevoir d'où provenait le cri et le feu, mais le silence était retombé. Anxieux, Sando se dirigeait vers l'entrée lorsqu'un léger tapotement contre les grandes portes le figea sur place. Il tendit l'oreille. A cause de l'eau qui glougloutait dans la cascade, le tapotement était presque imperceptible. Il était cependant bien réel, et le gros homme ne savait quoi faire. Devait-il y répondre et ouvrir les portes ? Le tapotement s'accentua, comme si la personne, affolée, tambourinait faiblement contre la porte. Sando prit sa décision. Il se précipita aussi vite que lui permettait son ventre débordant et ses jambes grasses et ouvrit les portes.
Dans l'embrasure, se tenait une femme à genoux, gémissante, portant un tas de chiffon dans ses bras. D'elle, montait une affreuse odeur de brûlé et de sang. Ses vêtements déchirés laissaient paraître un corps sale et osseux. Tout en cette femme respirait la misère et la douleur, mais, plus encore, le désespoir. Elle tendit vers l'homme des yeux emplis d'une supplique désespérée. Son visage était ridé mais elle paraissait cependant jeune. Elle tendit à Sando le tas de chiffon qui remua faiblement et regarda autour d'elle d'un air apeuré. Le gros homme voulu dire quelque chose, la faire rentrer au Prodohon à l'abri du danger dont il ignorait la provenance ; il n'en eut pas l'occasion. Sans qu'un mot ait été prononcé, la femme s'affala, morte.
Bouleversé par ce qu'il venait de voir, Sando pris dans ses bras le tas de chiffon. C'était un tout petit garçon qui remuait faiblement. La femme semblait l'avoir protégé au péril de sa vie car alors qu'elle présentait de nombreuses blessures et brûlures – comme le constata Sando avec une légère grimace de dégoût et de haine – l'enfant semblait presque indemne, malgré son apparence décharnée. Chétif, il présentait un attendrissant minois joufflu et d'étonnants yeux verts. Pour le moment, inconscient du drame qui venait de se dérouler, il bavait en testant les bruits bizarre que sa bouche pouvait produire. Une crasse telle le recouvrait que Sando plissa le nez d'un air dégoûté. Prenant le nourrisson d'une main ferme et saisissant la femme morte de l'autre, il recula dans le Prodohon et ferma les portes.
Caché dans la forêt, observant la scène, un homme laissa échapper un sifflement de rage et disparut dans le jour naissant.

# Posté le mardi 28 août 2007 06:37

Modifié le lundi 10 décembre 2007 12:40

Chapitre 2 : Une plume dans la nuit

Chapitre 2 : Une plume dans la nuit
Chapitre 2
Une plume dans la nuit


Onze ans plus tard.
Comme chaque année, les bourgeons et la chaleur du printemps avaient vaincus la neige et le froid. Les arbres se recouvraient à peine de feuilles nouvelles et déjà dans l'air montait un bruissement, ou plutôt un murmure, quelque chose de vivant et d'imperceptible. Les animaux en mode d'hibernation quittaient leurs terriers pour la première fois depuis longtemps, la rivière se libérait de sa prison de glace et même le Prodohon semblait se réveiller. Même le crépuscule naissant paraissait ne pouvoir atténuer la vivacité qui s'était emparée de la forêt cette journée là.
Une ombre passa. Les feuilles stoppèrent aussitôt leur concert de bruissement, comme si elles retenaient leur souffle. Les arbres semblèrent se pencher pour tenter d'apercevoir quel être avait osé pénétrer en ces lieux paisibles. Ils purent l'apercevoir dans la lumière orange d'une clairière. C'était une jeune fille, qui avançait d'un pas pressé et tendu. Sa chevelure était une touffue crinière noire qui tressautait sur ses épaules au rythme de ses pas. Dans ses yeux paraissait flotter une lueur d'appréhension qui allait en croissant, au fur et à mesure que le temps s'écoulait. Semblant estimer que ce frêle être n'était pas une menace, les arbres parurent se redresser et reprendre leur veille vigilante. Une lueur orange persistante creusa des zones d'ombre dans son visage émacié et teinta de feu ses yeux clairs. Elle était de taille moyenne, son visage semblait être habitué à baisser les yeux et une sourde crainte luisait continuellement dans ses prunelles, crainte qui s'était changé, pour l'instant, en véritable panique ; l'heure avançait, et elle n'avait toujours pas trouvé ce qu'elle cherchait. Si elle ne le découvrait pas avant minuit... Elle tressaillit, préférant évacuer de son esprit ce genre de pensée. Elle accéléra encore sa course, malgré la douleur qui lui déchirait les poumons et se mit à slalomer à toute allure entre les arbres, priant, suppliant en silence les dieux de la fortune. Prise d'une soudaine inspiration, venue d'on ne sait où, elle bifurqua à droite et accéléra encore.
Sa course effrénée la mena droit à une petite clairière sombre, dans laquelle clapotait un petit ruisseau clair et limpide. Les derniers rayons du soleil couchant donnaient à l'eau une teinte sanglante. La jeune fille ralentit progressivement l'allure au fur et à mesure qu'elle s'approchait du milieu de la clairière. Arrivée au centre, elle s'arrêta et observa le ciel avec attention. Quelque chose d'invisible l'appelait, et elle ne doutait pas de la provenance de cet appel. Le propriétaire du cri silencieux demeura cependant invisible et elle s'assit dans l'herbe humide, prenant son mal en patience.
Le jour avait à présent totalement disparu. La nuit était dépourvue d'étoile mais une lune immense allumait des lueurs inquiétantes dans le ruisseau et les cheveux sombres de la jeune fille, toujours immobile. Elle leva les yeux vers la géante et lui sourit, comme on sourit à une vieille amie. Puis son regard se perdit dans le chemin argenté que traçait la lune dans l'eau.

Elle songeait aux évènements qui l'avait amenée à patienter au beau milieu de la forêt, dans la fraîcheur du soir. Le matin même, Sando, le maître du Prodohon, avait réuni tout les Douzains – ceux qui avaient eu douze ans cette année – dans la cantine et leur avait annoncé d'une voix grave que ce jour était un jour très important pour eux. Elle se souvenait encore de sa puissante et persuasive voix :
? Mes chers Douzains, maintenant que nous sommes réunis, fit-il de sa voix profonde qui roulait les "r" et susurrai les "s", je dois vous annoncer une des plus importantes nouvelles de votre vie – certains Douzains endormis se redressèrent sur leur chaise. C'est en effet aujourd'hui que... ? En orateur avisé, il s'arrêta, laissant monter la tension. ? C'est en effet aujourd'hui, reprit-il, que vous allez trouver votre Visiteur.
Un grand silence plana sur la salle. La vérité, c'était que personne ne savait ce qu'était un Visiteur et que la nouvelle les laissait plutôt froid. La jeune fille était restée immobile, appuyée contre le mur, perplexe. Qu'était-ce donc que ce Visiteur qui était si important dans leur vie et dont ils n'avaient jamais entendu parler ? Elle savait que Sando ne tarderait pas a leur donner des explications mais qu'il prenait plaisir à faire planer le suspense et à faire craquer les nerfs des enfants étalés devant lui.
? Comme certains d'entre vous se demandent sûrement ce qu'est un Visiteur, reprit-il, je vais tenter de vous fournir quelques explication. Le Visiteur est une sorte de subconscient que nous n'avons pas enfants. Nos ancêtres le détenaient dès leur naissance sous forme d'inconscient. A l'âge de douze ans, au retour des feuille, notre subconscient se matérialise en un animal qui nous rejoins et ne nous quitte plus. S'il meurt, vous ne mourrez pas mais vous serez dépossédés d'une part de vous. Il est comme un morceau de votre cerveau : vous partagez les douleurs, les peines, les craintes, les joies... C'est comme si... comment dirai-je ? Comme si on matérialisait un morceau de votre esprit et qu'on le dotait de jambes – enfin plutôt de pattes – et d'une intelligence propre. Il est attaché à vous mais peut agir de son propre chef.
Un enfant osa interrompre le gros homme en levant la main :
? Mais, monsieur, où la trouverons-nous, cette part de nous même ? Faut-il procéder à un rituel ou à je-ne-sais quoi pour extraire notre subconscient et le doter de pattes ?
La voix était forte, presque aussi éloquente que celle de Sando et légèrement railleuse. Cette voix, la jeune fille la connaissait mieux que tout au monde ; elle avait grandi avec. Elle appartenait à un jeune garçon aux cheveux châtains planté au milieu de la foule. Il n'avait pas daigné se lever pour interrompre le maître du Prodohon et la jeune fille fit la grimace ; était-il incapable de se tenir ? Elle sourit néanmoins.
Sa plaisanterie voilée fit rire quelque Douzains. Elle grimaça de plus belle. Mauvaise idée. Rire à ses plaisanteries vaseuses ne feraient qu'augmenter son culot et sa confiance en lui. Il avait même tendance à oublier à qui il parlait. Elle leva les yeux au plafond, priant pour qu'il s'arrête sur sa lancée, ou pour que Sando le coupe à temps. Ce fut cette dernière prière qui aboutit.
? Non, rien de tout cela Xam, dit-il en réponse à la provocation à peine voilée du jeune garçon. Vous allez juste vous promenez dans le Prodohon, un peu partout. Vous êtes dispensés de cours. Votre Visiteur apparaîtra sûrement au moment de la journée durant lequel vous êtes le plus à l'aise. ? Son regard scruta la foule des Douzains. ? D'ailleurs, certains d'entre vous ont dû déjà les voir, plus tôt dans la journée.
Un murmure excité envahit la salle. Les enfants voulaient voir à quoi ressemblaient ces mystérieux Visiteurs. La jeune fille embrassa la masse des Douzains du regard mais elle était si dense qu'elle ne perçut rien, sinon les yeux moqueurs de Xam qui l'avait aperçue. Elle lui rendit son regard avant de détourner les yeux. Il était inutile d'essayer d'apercevoir la moindre chose dans cette foule. Sa curiosité insatiable la tenaillait mais, en soupirant, elle se résolut à patienter et reporta son regard sur Sando qui attendait que le calme revienne dans la cantine.
? Bien ! Maintenant que vous êtes au courant de tout, vous pouvez...
- Excusez moi, monsieur, l'interrompit un élève, mais, et vous, vous n'en avez pas de Visiteur ?
Sando se tut et laissa planer sur l'assistance un regard étrange. Sans répondre, il fit un signe aux Douzains signifiant qu'ils étaient congédiés et quitta la salle.

# Posté le mardi 28 août 2007 06:38

Modifié le jeudi 14 février 2008 07:50

Suite du chapitre 2

Suite du chapitre 2
La jeune fille soupira. Durant toute la journée, elle s'était tenue à l'écart des autres et avait cherché son Visiteur. Au moment où le soleil avait commencé à se coucher, elle s'était mis à s'affoler et s'était résolument dirigée vers la forêt, seul endroit du Prodohon dans lequel elle n'était allée. Elle avait beau la connaître comme sa poche, la forêt commençait légèrement à l'angoisser. La lune faisait apparaître sur le sol des ombres inquiétantes et le silence qui s'obstinait à peser n'était pas de nature à la rassurer. D'ordinaire, la forêt grouillait de bestioles nocturne et fourmillait terriblement à cette heure de la nuit. Mais là, rien. Comme si quelque chose avait effarouché les animaux et les arbres.
" Pas de panique, se murmura-t-elle pour rompre cet oppressant silence, ce doit être... l'agitation qui règne au Prodohon en ce moment. ? Elle même ne croyait pas à ce qu'elle disait, mais comment expliquer l'étrange silence qui pesait ?
Soudain, un nuage passa devant la lune, obscurcissant soudainement la clairière et la faisant lever les yeux. Immédiatement, la lumière de la lune revint. Ce n'était pas un nuage, comme elle l'avait d'abord pensé mais une petite forme sombre et rapide qui flottait gracieusement dans le ciel d'encre. Non, se corrigea-t-elle, pas qui flottait ; qui volait. La forme était en fait un étonnant oiseau aux plumes de charbons qui tournoyait paresseusement mais avec agilité au dessus de la clairière. Il ne faisait aucun bruit et se camouflait dans l'ombre de la nuit de part sa couleur sombre. Si elle ne l'avait pas sentit cacher la lumière de la lune, elle ne l'aurait sûrement pas remarqué.
La jeune fille se releva vivement et concentra son regard sur l'oiseau. Une plume tomba à ses pieds. Tout en gardant le rapace dans son champ de vision, elle la ramassa et entreprit de l'examiner en la caressant du bout des doigts. Douce, soyeuse, elle ressortait nettement sur sa peau pâle et faisait la longueur de deux fois sa main. Elle était également d'une beauté renversante et d'un magnifique noir brillant.
Un mouvement brusque du coté de l'oiseau lui fit brusquement tourner la tête. Abandonnant son tournoiement paresseux, il avait piqué en direction du sol et tombait à toute allure droit sur la tête de la jeune fille. Elle n'eut même pas le temps de bouger, même pas le temps de crier. En réalité, elle n'avait plus peur. Elle savait.
Des pensées touchèrent délicatement son esprit. C'étaient des pensées basiques, fondées sur la musique du vent, la fraîcheur de la nuit mais aussi sur la vitesse qui l'enivrait et une chose qu'elle ne parvenait pas à comprendre, à la saveur douce et pourtant âcre et forte qui flashait comme une timide tache rose au milieu des autres pensées. Cette tache rose était une affection démesurée pour elle. Une loyauté à toute épreuve, verte et noire, un dévouement total à la senteur piquante, un amour d'un rouge éclatant lourd comme un ciel d'orage, tout cela elle le sentait comme si ses pensées avaient pris vie.
Là, dans la clairière, l'oiseau piquait toujours dans sa direction à une vitesse époustouflante. Elle sentit sa vision se troubler puis une légère pression sur son épaule et s'aperçut les yeux vitreux que l'oiseau noir s'y était perché et la contemplait avec des yeux presque amoureux. Des yeux d'ambre et brillants d'intelligence.
C'était un rapace d'une taille plutôt respectable, noir comme le charbon et dont les yeux dorés lançaient des éclairs tantôt chauds comme une coulée de lave, tantôt froids comme un morceau de glace. Tremblante, elle leva son bras pâle pour déposer une légère caresse sur les plumes du faucon. Ce dernier ferma les yeux de contentement. Dressant l'oreille, elle entendit le cri flûté de l'oiseau appelé " l'oiseau de minuit " qui ne chantait qu'au moment du passage d'un jour à un autre. Elle sourit ; la recherche des Visiteurs étaient close, elle l'avait apparemment trouvé juste à temps. Elle ne sentit même pas les serres raffermir leur prise, pas plus qu'elle ne sentit son sang chaud couler des griffure que fit le faucon en prenant son envol. Heureuse et l'esprit en paix, elle fit demi-tour et s'engagea à pas lents en direction du Prodohon.
Un choc sur son épaule, une piqûre d'un esprit acéré contre le sien. Son Visiteur était de retour. La forêt reprit soudainement vie, mais une part d'elle était perdu dans un monde de couleur...
Les souris sur le sol. Manger.
La piqûre se fit plus intense et elle se prit la tête entre les mains avec un gémissement. Le faucon noir s'arrêta brusquement et replaça sur son dos ses ailes déployées.
J'attendrais. Je fais mal. Du sang.
Les pensées communiquées étaient simples mais porteuses de plus d'émotion que n'aurait pu apporter des phrases construites. La désolation en débordait.
Un soudain bruit dans les fougères.
Manger ?
A chaque fois qu'il parlait, son Visiteur appuyait sur son crâne tel un petit poignard. Elle gémit de douleur, les mains crispés sur sa tête tordant sa chevelure noire. Par réflexe, elle repoussa son Visiteur d'un geste violent. Le faucon tomba, griffant sa peau au passage. Il tomba dans la poussière les plumes ébouriffées, mais se redressa bien vite et émit un léger gémissement. La piqûre sur l'esprit de la jeune fille disparut aussi soudainement qu'une bulle qu'on éclate. Elle se sentit soudain affreusement seule. ? tâtons, elle chercha dans sa tête le contact avec le faucon. Elle le découvrit facilement, aussi ténu qu'une toile d'araignée, et tira dessus mentalement. Au sol, le Visiteur jusqu'à présent immobile sursauta brusquement.
Mal !
Le cri mental de douleur éclata dans son esprit en une multitude de points rouges et brûlants. Elle tomba à genoux à son tour. Lorsque la douleur sembla s'être calmée des deux côtés, elle ressaisit le fil mental et, au lieu de tirer, l'effleura le plus doucement possible. Cette fois, le faucon tourna sa tête noire vers elle et la fixa de ses yeux d'ambre.
Comme ça, c'est bien.
Surprise, elle s'accrocha au fil. Sa vue se brouilla. Elle sentit vaguement un choc sur son épaule, mais ce qu'elle ressentit le plus, ce fut le choc d'un esprit contre le sien.

La nuit est fraîche. Elle ébouriffe mes plumes. Lentement, je lève mes yeux sur la lune. C'est pour moi qu'elle a brillé ce soir, pour éclairer mon chemin. Mes plumes ruissellent sous sa lumière.
Sur mes serres il y a du sang. ?trange. Je n'ai pourtant pas chassé, aucune vie n'a pris fin sous mes griffes. Je baisse les yeux vers le liquide, si appétissant. De la peau, c'est tiède, c'est mou, c'est fragile. Et mes serres sont si acérées. Le vent se lève, froid, et soulève les longues plumes à mes côtés. Des plumes aussi noires que les miennes. Je ferme les yeux ; il fait si bon, l'air est si frais, nous sommes repus. Nous tournons la tête, et nous me voyons, les yeux vides.
" Tu dois partir. Ce corps n'est pas le tien, grande soeur.
Juste encore un peu. S'il te plaît.
Non. "
Doucement mais fermement, son esprit me repousse vers mon corps. Une terrible douleur à l'épaule me prend soudain. Le sang coule toujours. Une hésitation entre deux mondes, mais il ne me laisse pas faire, et je bascule dans mon corps.

Elle reprit conscience la tête dans l'humus, le faucon noir battant des ailes d'un air affolé à ses côtés. Légèrement étourdie, la jeune fille se mit à genoux sur l'herbe humide de rosée, les yeux brûlants. Son sang tachait de rouge la mousse sur laquelle reposait son épaule. Le Visiteur poussa un crissement de joie, en grinçant curieusement du bec. Il prit son envol et se posa sur l'épaule intacte de la jeune fille. Elle laissa filer une caresse reconnaissante sur ses plumes soyeuses. L'autre lui faisait tellement mal que même le vent qui l'effleurait était insupportable. La tête du faucon se frotta contre sa joue.
Tu es enfin revenue grande soeur. J'ai eu peur.
Le fil la tiraillait légèrement. Elle ne voulut pas prendre le risque d'essayer une nouvelle fois de l'attraper pour répondre à son Visiteur et préféra se relever, titubante, et épousseter les morceaux de mousse qui s'étaient accrochés à ses vêtements.
Tu ne risques rien ; je ne te tirerais plus.
Ignorant les supplication du faucon, elle se mis en marche vers le Prodohon. Le tiraillement se fit plus insistant.
Pourquoi refuses-tu de me parler, grande soeur ?
Les feuilles volaient sous ses pas. Elle atteignit la lisière de la forêt, et ralentit inconsciemment. La vérité, c'était qu'elle avait peur. Un instant, elle s'était sentie partir, basculer hors de son corps, et son vertige avait été immense. Elle s'était sentie basculer dans un infini de vide.
Je n'aurais jamais laissé faire cela.
Malgré elle, elle tira lentement sur le fil.
Voilà, tu as compris. Tire plus doucement.
Obéissant aux injonctions de son Visiteur, elle ralentit le mouvement. Et elle trouva le bout du fil.
Suis moi, viens. Sens comme la nuit est douce, sens les proies qui n'attendent que nous, sens la lune sur tes plumes.
Je n'y arrive pas.

Ecoute avec tes misérables oreilles humaines et tu entendras le chant incessant de grillons. Ecoute avec mes oreilles et tu percevras tous les petits rongeurs à des mètres à la ronde. C'est pareil ; utilise moi.
Tant bien que mal, elle tenta ce qu'il lui demandait, c'est-à-dire, entrer en son esprit pour utiliser ses sens. C'était extrêmement difficile et la tentation de se perdre en cet animal libre et sauvage était énorme. Mais elle y parvint, et elle vit la forêt dans toute sa beauté nocturne.
Maintenant, tu sais comment faire, et tu peux me parler grande soeur.
Je sens.

Sur son épaule, il s'ébroua et battit des ailes, comme pour le salut du matin. Et en effet, le ciel commençait à se teindre de rose. Il lui fallait à tout prix rentrer rapidement au Prodohon ; elle était restée toute la nuit dehors. Cette fois-ci d'un pas résolu, elle s'engagea dans le jardin du Prodohon, son Visiteur sur son épaule abîmée.

# Posté le mardi 28 août 2007 06:42