La forêt aux yeux sombres
La forêt dormait sous le ciel piqueté d'une myriade d'étoiles. L'hiver venait d'arriver, nimbant le ciel d'une pluie de flocons argentés et la neige recouvrait le sol d'un manteau de glace brillant. Les arbres nus étaient recouverts de gel que faisait briller la lune dans l'air glacé de cette nuit. Tout était calme, la brise faisait balancer doucement les fougères, les petits animaux nocturnes creusaient la terre congelée à la recherche de nourriture. Pourtant, une sombre menace planait sur la forêt tel un corbeau porteur de malheur.
Soudain, deux yeux jaunes se dessinèrent dans l'obscurité. Un grand loup noir, une bête immense à la fourrure lustrée et aux yeux brillants d'intelligence, sortit de l'ombre des arbres. Il scruta la nuit de son regard perçant et huma l'air glacé. Il dû sentir quelque chose qui ne lui plût pas car sa fourrure de jais se hérissa, ses babines se retroussèrent laissant apparaître d'énormes crocs blanchâtres. Une terreur sans nom apparut dans ses yeux, un désespoir terrible, une peine atroce. Il poussa un hurlement profond, de chagrin et d'horreur qui se prolongea en une note aiguë et lancinante, un appel ancestral sortant du fin fond de son être de loup. Seul le silence et la bise glacée lui répondirent. Le loup noir dressa les oreilles dans l'espoir d'une réponse mais rien ne vint. Alors la bête poussa de petits gémissements de tristesse et ses oreilles se baissèrent de déception. Il s'allongea au sol, la queue entre les pattes, la tête posées à terre dans une position de désespoir absolu. Il resta allongé là pendant de longues minutes quand soudain, un bruit ténu, lointain se fit entendre, un léger cri que le vent apportait à ses oreilles. Le loup releva la tête avec espoir et laissa échapper un petit jappement de joie. Il hurla à son tour, d'un hurlement de bonheur et de tendresse qui explosa au-dessus des arbres, provoquant la panique parmi les cochons noirs qui fouillaient le sol à la recherche de quoi subsister. A nouveau, le cri bref et étouffé par la distance lui répondit et il se mis à courir en direction de cet appel de son pas agile et rapide de loup. Des aiguilles de pin se plantaient dans ses pattes sans ralentir sa course effrénée vers une destination qu'il était le seul à connaître. Il hurla de nouveau, tandis que ses pattes le portait vers la lisière de la forêt qui débouchait sur le canyon chyedara.
Cette course effrénée le mena tout droit à l'orée de la forêt, là d'où le hurlement continuait de retentir avec force et passion. Le loup s'arrêta quelque seconde, comme pour trouver l'origine de ce son puis reprit sa marche, mais cette fois avec prudence. Son regard témoignait pourtant de son impatience et de la joie qu'il réprimait à grande peine. Soudain, le hurlement stoppa. Le loup continua néanmoins d'avancer, inébranlable, vers l'origine de cette voix qu'il aimait tant.
Tout à coup, il n'y eu plus d'arbres. Devant lui s'étirait à présent, pareil à un long fleuve noir, le long et périlleux chemin qui menait le territoire de l'Ombre au Prodohon. Et cette nuit était justement celle durant laquelle le clan de l'Ombre confiait ses enfants au Prodohon. Le loup recula de quelques pas pour se mettre hors de vue depuis le chemin. Il leva sa truffe et se mis à renifler l'air avec frénésie. L'odeur que le vent apportait à ses narines sembla le combler de joie car il remua sa queue touffue et laissa échapper une espèce d'aboiement, un jappement quasiment inaudible à quiconque n'écouterait pas avec concentration. Un grognement, provenant de derrière lui, lui répondit. Un jeune garçon qui devait avoir une douzaine d'année sortit alors d'un buisson d'épine et se jeta sur le loup en lui mordant l'oreille. Ce devait être un signe d'affection car la bête lui lécha le visage de sa langue râpeuse et fourra sa truffe humide dans le cou du garçon. Ce dernier l'enlaça de ses bras puis fit un pas en arrière, se dévoilant ainsi à la lumière argentée de la lune.
Il était mince, non, pas mince mais maigre, maigre à faire peur. Les os de son visages saillaient terriblement tout comme les côtes sur son torse nu. Sa peau était extrêmement bronzée, comme s'il avait passé trop de temps sous un soleil infernal. Ses ongles longs et pointus, pleins de terre et d'une croûte sombre qui ressemblait à du sang séché semblaient être fait pour déchirer la chair. Ses oreilles étaient petites et décollées, ressortant de chaque coté de son visage. Ses cheveux broussailleux auraient eu bien besoin d'être peigné ; ils cachaient une partie de ses yeux en retombant en abondance sur son visage lisse d'enfant, aux traits fins. Il aurait pu être beau, sans ces canines anormalement pointues qui dépassaient légèrement de ses lèvres gercées de froid et ses yeux jaunes de bête sauvage. La solitude et l'obligation de tuer pour vivre avaient rendus ses yeux froids et inexpressifs. Il avait, depuis sa plus tendre enfance, été obligé de renier son appartenance à l'espèce humaine pour survivre, et, par ce reniement, il s'était affranchi de tous les sentiments qui accompagnent la naissance d'un homme. Son regard animal, la terre et la boue qui le souillaient, ses cheveux touffus ébouriffés et emmêlés ; tout cela contribuaient à la rendre repoussant. Sa petite taille ne le diminuait pas, au contraire, il dégageait de lui une sauvagerie animale effrayante. Il était vêtu d'une fourrure d'animal grisâtre, impossible à identifier car terriblement sale. Il s'immobilisa quelques secondes, guettant un signe, un bruit, mais rien ne vint à ses oreilles. Rassuré, il s'assit aux cotés du loup, en caressant ses poils dru et rêche. Le loup ferma les yeux de contentement et s'allongea au sol, les oreilles plaquées contre sa tête, sa langue rouge dépassant de ses crocs acérés en un rire de loup.
Ils restèrent de longues minutes ainsi puis soudain, le loup ouvrit brusquement ses yeux et se redressa vivement. Le garçon s'immobilisa, et, à son tour, lentement, se mit debout. Un bruit de roue et un claquement régulier parvenaient à ses oreilles, lointain écho d'un chariot tirés par des chevaux. Une flamme s'alluma dans ses yeux d'ambre une flamme de colère et de détresse. Les coins de sa bouche se crispèrent, ses poings se serrèrent comme s'il réprimait une haine terrible envers ces chariots qu'il entendait au loin. Le loup se mit à gronder sourdement.
Les chariots apparurent dans leur champ de vision respectif, bien que le loup les ai sentit et identifié depuis bien longtemps. Au nombre de trois, ils étaient tirés par deux chevaux chacun, chevaux qui dégageaient une odeur répugnante de maladie à l'odorat du garçon. De nombreuses personnes étaient présentes, soit assises sur les chariots, soit marchant à coté en tenant les chevaux par la bride. Celles assises sur les chariots tenaient, pour la plupart, des tout petits enfants âgés d'à peine deux ans. Certains bébés pleuraient mais la plupart avaient les lèvres gercées de froid. Ils remuaient faiblement leurs petits membres gelés et fragiles tandis que leurs parents les réchauffaient tant bien que mal en les emmitouflant dans leurs manteaux de fourrures. Le jeune garçon sentit une tristesse violente l'envahir devant tant de douleur. Une mère en larme dû laisser son petit mort de froid dans le fossé. La neige allait recouvrir le petit corps qui n'avait pas eu le temps de connaître la vie. Les charognards feraient le reste.
Le garçon laissa son regard embrasser tous les enfants et il vit enfin celui qu'il cherchait sur le deuxième chariot. C'était un tout petit enfant dont la chevelure noire, étonnement longue pour son âge, tombait déjà sur ses épaules menues. Le bébé ne pleurait pas et semblait en assez bonne forme en comparaison des autres enfants qui grelottaient de froid et de douleur. Sa petite main tentait d'attraper les mèches de cheveux d'un noir de jais de la jeune femme qui le tenait, en compagnie d'un autre enfant, tout aussi brun. Cette femme étaient grande et fine. Elle dégageait une impression de force, de charisme, mais aussi de froideur. Ses vêtement collants noirs mettaient en valeur sa silhouette svelte et gracieuse et un rayon de lune faisait briller la lame d'un couteau qui pendait à sa ceinture. A coté du poignard étaient accrochés un assortiment d'étoiles d'acier. Cette femme était un véritable arsenal. Un lynx était accroupi auprès d'elle et réchauffait les deux enfants de son souffle tiède.
Les chariots s'engagèrent dans le canyon chyedara, toujours silencieusement suivis par le garçon et le loup. Cette sculpture naturelle de rochers s'élevait dans les cieux comme pour défier la lune puis retombait plus loin, telle une immense vague de pierre, immobile et figée. Un mince couloir se faufilait furtivement entre les deux montagnes de roches et une végétation sèche faisait parfois une timide apparition avant de se faire piétiner par un chyedar, les gros lézards qui peuplaient ce canyon. Les montagnes pratiquement creuses étaient un dédale de grottes et de tunnels où l'on avait tôt fait de se perdre. Le sommet de la montagne s'émiettait comme du pain sec et, parfois, d'énormes rochers dégringolait violemment pour s'écraser au sol. Malheur à quiconque se trouverai en-dessous à ce moment là ! L'air renfermé entre les deux géants de pierre dégageait une odeur de sang séché et de cadavres en décomposition. Les notes flûtées d'un oiseau nocturne retentissait très haut dans le ciel étoilé et le sifflement d'un chyedar en chasse perçaient le silence de la nuit.
Critiques ? Après vous !



